Le monde regarde là où ça brûle et détourne souvent les yeux de ce qui s’assèche


Jean Marie Kenfack Rédacteur en Chef

Depuis plusieurs semaines, la guerre impliquant l’Iran domine l’agenda international. Fermeture partielle du détroit d’Ormuz, tensions sur les marchés énergétiques, inflation en embuscade : la mécanique est bien connue. Dès qu’un baril de pétrole vacille, la planète s’inquiète. Les ministres des Finances s’agitent, les marchés frémissent, les sommets s’organisent.

Dans le même temps, au Soudan, une guerre entrée dans sa quatrième année s’enlise dans un silence insupportable. Près de 30 millions de personnes dépendent de l’aide alimentaire. Des millions sont déplacées. Mais ici, pas de chokepoint stratégique, pas de perturbation majeure des flux commerciaux mondiaux. Alors, l’urgence reste relative. À l’échelle médiatique, du moins.

Cette hiérarchie de l’information n’est pas nouvelle. Elle obéit à une logique implacable : la puissance attire l’attention, le drame la retient, l’impact économique la justifie.
Mais entre ces lignes de force visibles, une autre crise continue de progresser, plus diffuse, plus silencieuse, et pourtant tout aussi structurante : celle de l’eau.
Car derrière les tensions géopolitiques et les chocs économiques, c’est bien une réalité plus profonde qui se dessine. L’accès à l’eau, sa gestion, sa gouvernance, deviennent des facteurs déterminants de stabilité, de développement et, de plus en plus, de souveraineté. Et pourtant, cette question reste largement sous-financée, sous-priorisée, sous-médiatisée.

Ce numéro d’Afrive en apporte une démonstration.

De l’assainissement urbain au Maghreb à la gestion des eaux non facturées, des mini-réseaux électriques à la question du genre dans l’accès à l’eau, des innovations locales aux grands équilibres économiques, une constante apparaît : les défis sont connus, les solutions existent, mais leur mise en œuvre reste fragmentée, incomplète, parfois incohérente.

Le paradoxe est là. Nous savons. Nous documentons. Nous modélisons. Mais nous peinons encore à agir à la hauteur des enjeux.

Dans un monde où la moindre perturbation énergétique déclenche une réaction globale, l’insécurité hydrique continue, elle, d’avancer à bas bruit. Comme si l’absence d’eau n’était pas encore perçue comme un risque systémique, alors même qu’elle conditionne l’agriculture, la santé, l’énergie, les migrations et, in fine, la stabilité des sociétés.
Faut-il attendre que l’eau devienne un choc de marché pour la considérer comme une priorité stratégique ?

La question mérite d’être posée.

Car ce que révèlent les crises actuelles, au-delà de leur brutalité, c’est aussi notre difficulté collective à hiérarchiser les urgences autrement que par leurs effets immédiats sur l’économie globale.

Or, l’eau ne fait pas de bruit. Elle ne bloque pas les marchés en quelques heures. Elle ne fait pas la une des chaînes d’information en continu. Elle s’absente progressivement, altère les équilibres, fragilise les territoires.

Jusqu’au moment où il est trop tard.

Ce numéro invite à un changement de regard. Non pas en opposant les crises entre elles, mais en rappelant que certaines d’entre elles structurent toutes les autres.

L’eau n’est pas un secteur. Elle est une condition.
Et dans un monde sous tension, ignorer ses fragilités revient à en préparer de nouvelles.

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Jean Marie KENFACK TASANOU
Jean Marie KENFACK TASANOU
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