Intitulée « Africa’s forgotten fishes and the emergency recovery plan to save them », cette étude révèle l’ampleur d’un déclin qui met en péril non seulement la biodiversité, mais aussi la sécurité alimentaire, les économies locales et la résilience climatique de millions de personnes. Avec plus de 3 200 espèces de poissons d’eau douce recensées, dont 28 nouvelles découvertes en 2024, l’Afrique abrite l’un des patrimoines aquatiques les plus riches au monde. Pourtant, le rapport souligne que le nombre réel d’espèces en danger est probablement bien plus élevé, compte tenu des importantes lacunes dans les données. À ce jour, 558 espèces sont classées « données insuffisantes » dans la liste rouge de l’UICN, empêchant une évaluation complète de leur situation.
Les espèces emblématiques comme le dipneuste africain, capable de survivre dans la boue pendant des années de sécheresse, ou les bichirs, véritables « fossiles vivants », font partie d’un écosystème en voie de déséquilibre profond. Certaines espèces, comme le tilapia “chambo” du lac Malawi, aliment de base pour des millions de personnes, ont vu leurs populations s’effondrer de 94 %. Dans la plaine inondable du Zambèze, les captures de certaines espèces ont chuté de 90 %, illustrant la gravité de la situation.
Au-delà de leur rôle dans la biodiversité, les poissons d’eau douce sont vitaux pour l’équilibre écologique, la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance, notamment dans les zones enclavées et rurales. Le rapport indique que plus de 3 millions de tonnes de poissons d’eau douce sont pêchées chaque année en Afrique, soit près de 30 % des captures mondiales. Le continent compte 12 des 25 premiers pays producteurs, dont l’Ouganda et la Tanzanie, respectivement 6ᵉ et 7ᵉ au classement mondial.
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Les pêcheries artisanales, très répandues sur le continent, soutiennent des millions de foyers, participent au commerce régional et contribuent à l’économie globale à travers l’exportation de poissons transformés, d’espèces ornementales ou encore par le tourisme de pêche sportive. L’Afrique détient également le record de la plus forte consommation par habitant de poissons d’eau douce : 2,56 kg/an, soit 28 % de plus que l’Asie.
Les causes de cette extinction massive sont nombreuses : surpêche, pollution, déforestation, conversion des terres, construction de barrages, exploitation minière, utilisation de pesticides et espèces invasives fragilisent chaque jour davantage les écosystèmes aquatiques. À cela s’ajoute le changement climatique, qui modifie les régimes hydrologiques, assèche les cours d’eau et réchauffe les lacs, avec des conséquences dramatiques sur les espèces les plus sensibles. Les techniques de pêche destructrices, comme l’utilisation de filets à moustiques, aggravent cette pression sur les ressources déjà surexploitées.
Face à cette urgence écologique et sociale, le WWF propose un Plan de relance d’urgence pour la biodiversité en eau douce, reposant sur six actions prioritaires : restaurer l’écoulement naturel des rivières, supprimer les barrages obsolètes, améliorer la qualité de l’eau, protéger et restaurer les habitats et les espèces clés, lutter contre la surpêche et les pratiques non durables, contrôler les espèces exotiques envahissantes.
Ce plan s’appuie sur des expériences concrètes menées à l’échelle locale. En Tanzanie, Zambie ou Namibie, des projets communautaires ont déjà démontré leur efficacité : zones de reproduction protégées, gestion partagée des ressources, restauration de rivières ou sensibilisation des pêcheurs.
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Le WWF appelle les gouvernements africains et les partenaires au développement à intégrer ces mesures dans leurs politiques nationales. L’organisation salue l’adhésion de 20 pays africains au Freshwater Challenge, une initiative internationale lancée en mars 2023 lors de la Conférence de l’ONU sur l’eau, qui vise à restaurer 300 000 km de rivières et 350 millions d’hectares de zones humides d’ici 2030.
À l’heure où le changement climatique s’intensifie, les poissons d’eau douce apparaissent comme des indicateurs de la santé des écosystèmes et des piliers invisibles du développement durable en Afrique. Leur préservation ne relève plus du luxe environnemental, mais d’une nécessité stratégique pour la survie des populations humaines et la stabilité écologique du continent.
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