Afrive
13 rue Truillot
94200 Ivry-sur-Seine
France
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Le 31 mai 2023, le Parlement européen et le Conseil avaient adopté le Règlement Zéro déforestation (RDUE). Ce texte majeur, qui entre progressivement en application, impose aux opérateurs européens de prouver que leurs chaînes d’approvisionnement ne participent pas à la déforestation. Aujourd’hui, l’heure est au bilan : quels sont les détails de ce règlement et quel est son impact actuel, en particulier pour les produits en provenance du continent africain ?
Avec ce règlement, les opérateurs (« ceux qui mettent sur le marché européen » ces produits) doivent non seulement bien agir, mais aussi prouver, démontrer qu’ils agissent bien. On leur demande d’abord de fournir la preuve qu’ils respectent les lois des pays de production ou de transformation.
Les opérateurs ont aussi une obligation de traçabilité. On veut en effet savoir dans quel champ, c’est à dire dans quelle parcelle a été récolté le café, le cacao, le latex, etc. qui va arriver sur le marché européen. Il est demandé de fournir les coordonnées GPS de chaque parcelle.
À ces deux éléments – respect du cadre juridique et géolocalisation des parcelles – s’ajoute un rapport de « due diligence » (diligence raisonnée) qui nécessite d’identifier les risques (sociaux, environnementaux, en matière de déforestation, etc.), d’en faire le suivi et de les éliminer le plus possible.
Le RDUE se veut contraignant puisque les opérateurs qui ne seront pas en conformité avec ce règlement risquent une amende de 4 % de leur chiffre d’affaires annuel global (et non pas 4 % de la valeur du conteneur qui n’est pas en conformité). Ils peuvent même subir une confiscation de leurs transactions ou être exclus tout simplement du marché européen.
L’objectif du RDUE est évidemment que les importations UE ne participent pas à la déforestation et de disposer de chaînes d’approvisionnement plus durables. Il s’agit toutefois d’éviter que ce règlement européen ne perturbe l’approvisionnement du marché des 27 États membres. il s’agit de faire en sorte que les opérateurs puissent s’aligner et que les petits producteurs ne soient pas affectés par les nouvelles contraintes juridiques que nous imposons. Alors, qu’en est-il des produits en provenance du continent africain ?
Les forêts d’Afrique subsaharienne sont d’abord menacées par l’augmentation importante de la démographie, avec des populations qui ont parfois doublé au cours des 15 à 30 dernières années, et par la demande alimentaire, les besoins en bois et en charbon, les projets miniers, mais aussi par les conflits et les guerres, les infrastructures de transport, etc.
Certains pays du continent ont déjà perdu une partie importante de leur couverture forestière au cours des dernières décennies : c’est le cas en particulier de la Côte d’Ivoire – plus de la moitié de ses forêts ont disparu depuis l’an 2000 –, mais aussi du Tchad, du Bénin, de l’Ouganda et de bien d’autres. La déforestation et la dégradation des forêts se poursuivent à un rythme soutenu sur le continent, y compris dans les pays du bassin du Congo, qui constituent le deuxième poumon vert de la planète.
En 2023, l’Afrique a produit 82 % du cacao mondial, avec deux leaders : la Côte d’Ivoire et le Ghana (suivis par le Cameroun et le Nigéria). Mais en dehors du cacao, l’hévéa africain (pour le caoutchouc naturel) représente 11 % de la production mondiale, le café africain 10 %. Pour les autres secteurs tels que l’huile de palme, le bois, la viande de bœuf et les produits dérivés, la contribution du continent africain est beaucoup plus modeste. Mais il faut considérer que des millions de petits producteurs sont parfois engagés dans toutes ces filières.
Commençons par le cacao : l’UE achète 56 % du cacao produit dans le monde. 90 % des producteurs de cacao sont des petits paysans et ont des parcelles de 2 à 5 hectares seulement. Le Baromètre du Cacao souligne que la production de cacao a augmenté de 20 % entre 2012 et 2022. Et on a pu constater que l’augmentation du volume de production du cacao n’a pas été due à une meilleure productivité à l’hectare, mais plutôt à l’agrandissement des surfaces, au détriment des forêts. Et ça, c’est un vrai problème. Les forêts de la Côte d’Ivoire et du Ghana, ainsi que de la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, ont presque disparu en l’espace de 50 ans et les acteurs du cacao ont une responsabilité importante dans cet état de fait. Même les zones protégées sont menacées. Ce sont en effet des systèmes de monoculture agricole qui ont été développés et ils se révèlent moins résilients aux aléas climatiques et aux ravageurs que l’agroforesterie cacaoyère.
L’UE est assez naturellement un marché important pour le café africain : l’UE achète 35 % du café exporté par l’Éthiopie, le Burundi ou le Kenya, 41 % des exportations de café tanzanien et 61 % du café ougandais exporté. Le nombre d’acteurs engagés dans la production caféière est considérable : 5 millions de petits paysans cultivent du café en Éthiopie, 1,8 million en Ouganda, environ 800 000 au Burundi, 350 000 au Rwanda ou en Tanzanie, etc. Contrairement au Brésil et au Vietnam, le café africain est très peu issu de grandes concessions, mais de petits agriculteurs qui cultivent des caféiers sous couvert forestier : d’ailleurs, dans les pays producteurs de café africain, souvent là où il y a du café, il y a des arbres, voire des plantes vivrières. Les enjeux principaux sont surtout liés à la traçabilité des cerises de café : certains pays ont en effet des systèmes d’enchères et les chaînes de valeur comprennent de très nombreux intermédiaires, entre le paysan qui vend bord champ et les entrepôts des opérateurs : cela rend cette traçabilité extrêmement compliquée.
Dans ces deux secteurs – cacao et café – à fort risque réputationnel, les grands opérateurs (moins d’une dizaine qui achètent souvent environ 70 % des productions nationales) n’ont pas attendu le RDUE pour mettre en place des démarches de durabilité, de certification – plus de la moitié du cacao était certifié et environ 10 à 15 % du café africain l’était en 2023 – et s’engager dans le zéro-déforestation, voire pour développer des projets d’agroforesterie.
Les filières cacao et café disposent également de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire (ce qui inclut des coopératives, des ONG, etc.) engagés sur ces sujets et qui s’adaptent aux obligations du règlement européen, tout en travaillant directement avec les paysans et coopératives afin de limiter les intermédiaires, de promouvoir des techniques intelligentes face au climat et de rendre les secteurs plus inclusifs. Côte d’Ivoire, Ghana et Cameroun ont aussi mis en place des systèmes de traçabilité nationaux, qui sont évidemment intéressants afin de recenser leurs agriculteurs, de mieux connaître les secteurs et de pouvoir par ce biais définir des politiques publiques et des outils adaptés.
Mais il reste évidemment des enjeux dans les secteurs du cacao et du café, liés à la démographie, aux conflits fonciers, au travail des enfants qui reste prégnant – malgré « l’initiative cacao durable » de l’UE lancée en 2020 –, et au changement climatique qui affecte les volumes de production et entraîne des migrations de populations vers des zones boisées – au Libéria, Burkinabès et Ivoiriens passent chaque jour la frontière pour couper des arbres au cœur de la forêt et développer la production cacaoyère ; au Burundi et en Ouganda, les densités de population sont très fortes et ont un impact sur la production du café et les forêts ; le changement climatique en Éthiopie affecte la production d’arabica qui voit ses rendements baisser et il est alors cultivé à des altitudes de plus en plus hautes, etc. – Et enfin, la contrebande est parfois importante entre pays – car certains ont des prix réglementés et fixés par l’État plus bas que ceux de pays voisins dont le marché est libéralisé, d’autres pays manquent d’infrastructures – tout simplement de routes pour accéder aux marchés, aux agents des opérateurs –, etc. : cela a évidemment des conséquences sur la traçabilité des produits. Aussi, les opérateurs cherchent-ils à diversifier leur sourcing afin de réduire leurs risques climatiques et à disposer de plus en plus de diversité dans les variétés de cacao ou de café, les arômes et les saveurs – comme celles d’Afrique centrale, qui sont des variétés anciennes et qui poussent généralement sous couvert forestier. Les problématiques sont donc multiples et les forêts africaines restent à risque à cause de ces deux secteurs et ce, même si l’agroforesterie commence à être plus largement promue.
Et si l’Union européenne est un acheteur clé de certains produits, il y a évidemment des marchés pour des produits non tracés et non durables. Certes, un des risques était de voir les opérateurs se détourner du marché européen ou que le règlement ait des conséquences économiques et sociales importantes dans les pays producteurs : cependant, ces risques sont aujourd’hui écartés et la plupart des opérateurs de cacao et de café qui exportent vers l’UE sont en ordre de marche et prêts pour le RDUE.
Elodie Ritzenthaler
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