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Agro-industrie à Madagascar : le pari de la valeur ajoutée locale

80 % des Malgaches vivent de l'agriculture, mais ce secteur ne contribue qu'à 26,3 % du PIB. Plus de 45 % des récoltes sont autoconsommées, 80 % des produits agricoles exportés le sont à l'état brut. 80% des produits agricoles exportées le sont bruts, sans transformation, générant des recettes d’exportations de 550 millions de USD en 2023. Cette contradiction illustre le besoin urgent d’industrialisation agroalimentaire à Madagascar. [Ndlr]

par Rivo Andriamanalina

L’AIM : un collectif d’acteurs pour la transformation structurelle

Créée en janvier 2024, l’Association Agro-Industrie de Madagascar (AIM) fédère huit entreprises majeures actives dans les filières avicole, piscicole, laitière, rizicole, horticole, ainsi que dans la production d’épices, de légumineuses et de plantes aromatiques. Ensemble, elles rassemblent plus de 200 000 agriculteurs partenaires et génèrent près de 20 000 emplois directs.
Organisation syndicale au service de l’agro-industrie, l’AIM s’engage pour la défense des intérêts communs de ses membres. Elle assure un dialogue régulier avec les autorités, mène des actions de plaidoyer en faveur d’un climat des affaires propice, et œuvre à la consolidation de relations de confiance entre entreprises, institutions et parties prenantes de la filière.
L’AIM promeut un modèle d’agro-industrie inclusive, fondé sur un triptyque : produire localement, transformer localement et distribuer localement ou à l’export. Ce positionnement implique une action transversale sur tout l’écosystème : intrants, logistique, formation, normes et accès aux marchés.

Son plaidoyer s’articule autour de trois axes majeurs :

  1. La création d’emplois et d’activités en zones rurales et urbaines.
  2. La valorisation à l’export et la substitution aux importations.
  3. L’accélération de l’investissement productif et du développement de filières intégrées.

Des défis à relever : vers un environnement propice

Malgré l’adoption, en 2014, d’une politique nationale de développement industriel, la part de l’industrie dans le PIB de Madagascar demeure inférieure à 16 %, avec une croissance annuelle moyenne stagnante, en dessous des 3 %. L’objectif gouvernemental est ambitieux : porter cette part à 30 % d’ici à 2030. Mais sur le terrain, les acteurs se heurtent à une série d’obstacles structurels.


Infrastructures défaillantes, énergie coûteuse et instable, foncier difficilement accessible, lourdeurs administratives, filières peu structurées, normes techniques inadaptées : autant de freins qui rendent plus simple l’exportation de produits agricoles bruts (cacao, café, grains secs) que leur transformation locale. De même, importer des matières premières pour les transformer reste, en pratique, souvent plus facile que de développer des chaînes de valeur nationales.


Face à ce constat, nous militons pour une transformation locale porteuse de valeur ajoutée, seule voie durable vers une industrialisation inclusive. Quatre leviers prioritaires doivent être actionnés pour y parvenir.

  • L’énergie : pilier ou verrou ?

L’accès à une énergie compétitive, stable et propre est une condition sine qua non au développement industriel. À Madagascar, le coût élevé, l’irrégularité et l’insuffisance de l’offre énergétique limitent fortement la compétitivité des agro-industries. L’État est appelé à soutenir activement l’autoproduction énergétique par les industriels — solaire, biomasse, hydroélectrique — via des dispositifs de financement adaptés et un cadre réglementaire incitatif.

  • Une fiscalité incitative pour produire local

La fiscalité actuelle ne favorise pas suffisamment la production locale. Il est nécessaire de mettre en place un système fiscal différencié, avec :
un régime incitatif pour les produits transformés localement contenant plus de 25 % d’ingrédients d’origine malgache ;
une fiscalité protectrice pour les filières stratégiques nationales, afin de freiner les importations de produits concurrents déjà disponibles localement.

  • Une agriculture plus productive et connectée

L’agriculture reste en grande partie vivrière : plus de la moitié de la production est autoconsommée. Pour nourrir une agro-industrie ambitieuse, il est crucial de structurer les filières agricoles : accompagnement technique, accès aux intrants, mécanisation, formation, et insertion durable dans les chaînes de valeur. Une production régulière, de qualité, et économiquement viable est la base de tout développement industriel.

  • Des infrastructures logistiques à moderniser

Le déficit d’infrastructures entrave la compétitivité de l’ensemble des filières agricoles et agroalimentaires. Routes rurales dégradées, absence de centres de stockage adaptés, manque de petites unités de transformation : les pertes post-récolte restent élevées. Il est impératif d’investir massivement dans les infrastructures de desserte agricole, les plateformes logistiques régionales, et les capacités de conservation adaptées aux produits périssables.

Un levier sous-exploité : les marchés intérieur et régional

Face à la volatilité des marchés internationaux et aux incertitudes géopolitiques, Madagascar doit réorienter sa stratégie économique vers deux axes complémentaires et souvent négligés : le marché intérieur et le marché régional.
D’abord, notre marché intérieur est vaste et dynamique. Avec une population de plus de 30 millions d’habitants et une urbanisation croissante, la demande en produits transformés de qualité, sûrs, accessibles et produits localement est en pleine expansion. L’agro-industrie peut répondre à cette demande en renforçant la disponibilité de produits alimentaires de base (farine, huile, produits laitiers, viandes, etc.), tout en réduisant notre dépendance aux importations. Servir ce marché national, c’est à la fois créer des emplois locaux, réduire le déficit commercial et améliorer la sécurité alimentaire.
Ensuite, le marché régional de l’Océan Indien et de l’Afrique de l’Est représente une formidable opportunité. Des économies comme La Réunion, Maurice ou les Seychelles ont un fort pouvoir d’achat mais restent très dépendantes des importations pour leurs besoins alimentaires. Madagascar, par sa proximité géographique et sa diversité agroécologique, a une vraie carte à jouer comme fournisseur régional de produits agricoles transformés : riz, légumes, fruits, épices, volailles, œufs, produits de la mer, etc.
Dans cette logique, l’intégration régionale (via la COI ou la ZLECAf) doit être considérée comme une priorité stratégique. Elle nécessite une amélioration de notre compétitivité logistique, le respect des normes régionales et une diplomatie économique active.

Des impacts socio-économiques et environnementaux concrets

Les membres de l’AIM ne sont pas que des entreprises productives. Ils sont aussi des catalyseurs de développement inclusif. Voici quelques exemples concrets d’impacts générés sur le terrain :
Fermes-écoles et appui technique continu : Plusieurs membres ont mis en place des fermes-écoles pour former les agriculteurs partenaires aux bonnes pratiques agricoles, à la gestion de l’eau, à la fertilisation raisonnée et à l’amélioration des rendements. Ce transfert de compétences renforce durablement la productivité locale.
Intégration de producteurs familiaux : Dans la filière laitière, des centaines d’éleveurs familiaux sont intégrés aux chaînes d’approvisionnement grâce à des contrats d’achat sécurisés, un accès au crédit pour l’acquisition de vaches laitières et un appui vétérinaire de proximité.
Recyclage et valorisation des déchets organiques : Dans les filières porcines et avicoles, les sous-produits d’élevage sont transformés en compost.
Génération d’emplois stables et qualifiés : L’agro-industrie permet la création d’emplois durables, allant de l’ouvrier agricole au technicien de laboratoire ou au logisticien. Dans certaines zones enclavées, nos membres sont les principaux pourvoyeurs d’emplois formels.
Participation des femmes et des jeunes : Nos membres s’engagent à intégrer davantage les femmes dans les métiers de la transformation agroalimentaire et à ouvrir des perspectives aux jeunes via l’apprentissage et l’entrepreneuriat rural.
Réduction du gaspillage post-récolte : Grâce à la mise en place de centres de collecte et de première transformation, les pertes post-récolte sont fortement réduites, améliorant les revenus des producteurs et sécurisant les volumes pour les transformateurs.

Faire le choix de la valeur locale

Malgré les défis, la filière agro-industrielle malgache regorge d’opportunités. Elle est porteuse d’innovation, de croissance inclusive, de création de richesse et de stabilité pour nos territoires. Chaque produit local transformé, chaque emploi créé, chaque paysan valorisé dans la chaîne de valeur est une victoire collective.
C’est en investissant dans cette transformation, en croyant en notre capacité à nourrir notre pays et notre région, que nous construirons une économie plus forte, plus résiliente et plus équitable. Le chemin est exigeant, mais les fondations sont là. Les initiatives concrètes se multiplient. L’élan est en marche.
La transformation locale est notre chemin. Ensemble, faisons-en notre avenir. L’AIM s’engage pour une économie où l’agriculture ne sera plus seulement un moyen de survie, mais un moteur de création de valeur. Nous appelons à un véritable élan collectif pour construire, filière par filière, une souveraineté alimentaire et économique malgache. ●
Rivo Andriamanalina

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