Investir dans les changemakers africains :le chaînon manquant des stratégies de durabilité internationales

Alors que les stratégies de durabilité se multiplient en Afrique, leur mise en œuvre reste inégale. En cause : un maillon souvent négligé, les acteurs de terrain. Pour Julie Biron et Saphie Alim, investir dans les changemakers africains est aujourd’hui une condition essentielle pour transformer les ambitions en impacts durables.

L’Afrique est aujourd’hui au cœur des équilibres mondiaux de demain.

Continent de croissance, de jeunesse et d’innovation, mais aussi marqué par des vulnérabilités structurelles, elle se trouve à la croisée de transitions majeures : économiques, sociales, environnementales et démographiques. Dans ce contexte, la durabilité ne peut être envisagée comme une simple déclinaison de modèles internationaux. Elle constitue un enjeu stratégique pour le développement du continent.

Depuis plusieurs années, les cadres de référence en matière de durabilité se renforcent à l’échelle globale. Les exigences ESG s’imposent progressivement aux entreprises africaines, notamment sous l’effet de leurs relations avec des partenaires internationaux, des investisseurs ou des donneurs d’ordre.

Cette évolution ouvre de réelles opportunités. Elle permet d’accélérer certaines transformations, de structurer des démarches et d’attirer des financements. Mais elle génère aussi des tensions, en exposant les acteurs africains à des exigences parfois éloignées de leurs réalités opérationnelles.

Dans ce contexte, une question centrale se pose : celle de la capacité du continent à s’approprier ces transformations, à les adapter et à les inscrire dans la durée.

C’est un défi d’appropriation avant tout. La durabilité ne se résume pas à l’application de normes ni à une logique de conformité. Elle suppose une transformation en profondeur des pratiques, des organisations et des modes de production.

Or, en Afrique, cette transformation s’inscrit dans des contextes spécifiques :

  • des économies en structuration ou en croissance rapide ;
  • une forte présence de PME et d’acteurs informels ;
  • des contraintes d’accès aux ressources et aux financements ;
  • des enjeux sociaux et territoriaux particulièrement marqués.

Dans ces conditions, la transposition directe de modèles exogènes montre rapidement ses limites. Le véritable enjeu n’est pas seulement de « se mettre en conformité », mais de construire des approches adaptées, pertinentes et durables.

Cela suppose des capacités d’analyse, d’adaptation et de mise en œuvre qui doivent être construites et portées localement.

Nous savons aujourd’hui de mieux en mieux quoi faire.

Les investissements augmentent.

Les cadres et stratégies se multiplient.

Et pourtant, sur le terrain, les résultats restent inégaux.

Pourquoi ? Parce qu’un élément essentiel demeure encore sous-estimé : celles et ceux qui transforment les intentions en actions.

Les changemakers : un rôle encore sous-estimé

C’est dans cet espace que les changemakers prennent toute leur importance. Ils représentent une génération d’acteurs capables de faire le lien entre les exigences globales et les réalités africaines. Présents dans les entreprises, les institutions ou la société civile, ils partagent une même fonction : rendre la durabilité concrète.

Leur rôle est souvent discret, mais déterminant.

Ils traduisent des stratégies en plans d’action.

Ils adaptent des modèles aux contextes locaux.

Ils mobilisent, ajustent, expérimentent.

Autrement dit, ils rendent possible ce qui, autrement, resterait théorique. Pourtant, ils restent encore trop peu identifiés, accompagnés et valorisés dans les dispositifs existants.

Le débat sur la durabilité se concentre généralement sur des leviers essentiels : financement, technologies, gouvernance, réglementation. Ces dimensions sont indispensables. Mais elles reposent sur une hypothèse implicite : que les dispositifs mis en place seront correctement appropriés et déployés.

Or, cette hypothèse est loin d’être systématiquement vérifiée.

Dans de nombreux contextes africains, les stratégies avancent plus vite que les capacités à les mettre en œuvre. Les référentiels existent, mais leur traduction opérationnelle reste fragile. Les investissements sont engagés, mais leur impact dépend fortement des acteurs qui les portent.

Ce n’est pas un problème de volonté. C’est un problème de structuration. Entre la stratégie et l’impact, il existe un espace critique : celui de l’action.

Le paradoxe est évident. D’un côté, les stratégies de durabilité se professionnalisent. Les exigences augmentent. Les attentes sont de plus en plus élevées.

De l’autre, les acteurs chargés de leur mise en œuvre disposent rarement :

d’un cadre de formation structuré ;

d’un accompagnement adapté ;

d’un réseau pour partager leurs pratiques ;

d’une reconnaissance à la hauteur de leur rôle.

Nous attendons beaucoup d’eux, mais nous investissons encore trop peu dans leur montée en compétence. Ce déséquilibre constitue aujourd’hui l’un des principaux freins à l’efficacité des politiques de durabilité en Afrique.

Il devient nécessaire de changer de regard. Si la durabilité est un enjeu stratégique, alors les compétences qui permettent de la déployer doivent être considérées comme des actifs stratégiques.

Il ne s’agit plus seulement de financer des projets, mais de structurer des capacités.

Il ne s’agit plus seulement de déployer des solutions, mais de former celles et ceux qui les rendent possibles.

Autrement dit, il s’agit d’investir dans l’humain. C’est dans cette logique qu’a été conçu le Parcours Changemakers, porté par le Think Tank RSE : sensibiliser pour transformer.

Le Think Tank RSE en action

Le Parcours Changemakers repose sur une idée simple : la durabilité ne peut pas être importée, elle doit être appropriée. Pour cela, il faut des acteurs sensibilisés, outillés et connectés.

Le programme propose un cadre structurant, accessible et ancré dans les réalités africaines. Il s’appuie sur un parcours de vingt modules permettant d’acquérir les fondamentaux de la RSE et de construire une vision globale des enjeux.

Chaque session vise à relier directement la théorie à la pratique. Les participants sont invités à appliquer, tester, questionner, adapter. Parce que l’enjeu n’est pas seulement de savoir.

L’enjeu est de savoir faire.

Pour cela, nous souhaitons créer des dynamiques collectives. Les changemakers ne peuvent agir seuls. Leur impact dépend de leur capacité à s’inscrire dans des dynamiques d’écosystème.

Le parcours favorise ces dynamiques en réunissant des profils variés et en s’appuyant sur un réseau d’experts africains et européens, ainsi que sur des partenaires locaux.

Une priorité stratégique

Investir dans les changemakers ne relève pas uniquement de la formation. C’est un choix stratégique.

C’est reconnaître que la transformation ne viendra pas uniquement d’en haut, mais aussi – et surtout – du terrain. C’est accepter que les solutions doivent être adaptées, contextualisées, co-construites.

Pour les décideurs publics, les entreprises et les partenaires financiers, cela implique de repenser les priorités. Former, accompagner et connecter les changemakers doit devenir un axe central des politiques de durabilité.

La durabilité est encore trop souvent abordée comme un enjeu technique. Pour nous, elle est avant tout une question humaine. Elle repose sur des femmes et des hommes capables de comprendre, d’agir, d’adapter et de transmettre.

Sans eux, les stratégies restent des intentions.

Avec eux, elles deviennent des transformations.

Investir dans les changemakers africains, ce n’est pas simplement combler un manque.

C’est activer un levier décisif, encore largement sous-exploité.

Et c’est, sans doute, l’une des conditions les plus déterminantes pour construire un avenir durable, résilient et ancré dans les réalités du continent.

Julie Biron et Saphie Alim


Cofondatrice de Wafhi et du Think Tank RSE, Julie Biron accompagne les entreprises et organisations en Afrique et en Europe dans la structuration de leurs stratégies de durabilité. Elle enseigne également ces enjeux à des étudiants de niveau master, contribuant à former une nouvelle génération de changemakers engagés.
Saphie Alim est vice-présidente du Think Tank RSE, membre du comité stratégique et responsable du pôle Programmation & Formation. Directrice commerciale, communication et marketing dans la grande distribution, elle accompagne des entreprises dans divers secteurs en pilotant des stratégies de transformation, de croissance et d’impact durable.

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