LETTRE DE LA RÉDACTION – N°1

MERCI POUR LES 2 %

L’Afrique, la transition énergétique et le grand paradoxe du financement

Il y a des chiffres qui méritent davantage qu’un tableau Excel. Ils méritent une explication.

L’un d’eux est particulièrement difficile à ignorer : l’Afrique représente environ 20 % de la population mondiale, mais ne reçoit qu’une fraction très limitée des investissements mondiaux consacrés à l’énergie propre. Dans son World Energy Investment 2025, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estimait que le continent ne captait que 2 % des investissements mondiaux dans les énergies propres. Dans le même temps, les investissements énergétiques africains étaient environ un tiers inférieurs à leur niveau de 2015.

Deux pour cent.

Il faut évidemment remercier les investisseurs, les banques de développement, les gouvernements, les fonds climat et tous ceux qui contribuent déjà à financer les infrastructures énergétiques africaines. Sans eux, la situation serait encore plus difficile.

Mais il est peut-être temps de poser une question légèrement inconfortable : comment expliquer qu’un continent qui concentre une part aussi importante de la croissance démographique et des besoins énergétiques mondiaux continue de recevoir une part aussi réduite des capitaux destinés à construire le système énergétique de demain ?

La question n’est pas théorique. Elle est devenue, en 2026, une question économique.

Le monde investit davantage. L’Afrique doit encore convaincre son capital.

Le contraste est saisissant.

Selon l’édition 2026 du World Energy Investment, publiée le 28 mai par l’AIE, les investissements mondiaux dans l’énergie devraient atteindre 3 400 milliards de dollars en 2026, soit une progression de 5 % sur un an. Sur cette somme, environ 2 200 milliards de dollars devraient être consacrés aux énergies propres, à l’électricité, aux réseaux, au stockage, au nucléaire, à l’efficacité énergétique et aux carburants bas carbone. Les investissements dans les technologies propres représentent désormais près du double des investissements consacrés aux combustibles fossiles.

Autrement dit, l’argent est là.

Il circule.

Il cherche des projets.

Il cherche des marchés.

Il cherche surtout des projets capables de présenter un niveau de risque compatible avec les exigences du capital privé.

Et c’est précisément là que l’histoire africaine devient plus complexe.

L’AIE souligne que les économies émergentes et en développement, qui représentent environ deux tiers de la population mondiale, ne devraient recevoir qu’environ 55 % des investissements énergétiques mondiaux en 2026. Elles continuent de faire face à des coûts de financement élevés et à des risques perçus comme importants par les investisseurs.

Pour l’Afrique, le problème n’est donc pas simplement de trouver de l’argent.

C’est de rendre les projets suffisamment bancables pour que l’argent puisse y entrer.

Le soleil est gratuit. Le capital, beaucoup moins.

Le paradoxe africain tient peut-être dans cette phrase.

Le continent dispose d’un potentiel considérable en solaire, en éolien, en hydroélectricité, en géothermie et, dans plusieurs pays, en biomasse. Pourtant, produire une unité d’électricité propre en Afrique peut coûter davantage à financer qu’un projet comparable dans une économie développée.

L’AIE estimait ainsi que le coût du capital pour les projets d’énergie propre à grande échelle en Afrique pouvait être deux à trois fois supérieur à celui observé dans les économies avancées et en Chine. Cette différence transforme profondément l’économie d’un projet : un équipement solaire peut être compétitif technologiquement, mais devenir beaucoup plus difficile à financer lorsque le coût de l’argent augmente.

C’est l’un des grands malentendus de la transition énergétique africaine.

On parle souvent du prix des panneaux solaires, des batteries, des turbines ou des réseaux. On parle moins du prix du risque.

Or, pour un investisseur, le risque a un coût.

Risque réglementaire. Risque de change. Risque de paiement. Risque politique. Risque lié aux infrastructures. Risque lié à la taille du marché. Risque de contrepartie. Risque de convertibilité des devises.

Le projet peut être techniquement excellent et économiquement pertinent. S’il reste difficile à financer, il restera pourtant sur le papier.

Pendant ce temps, 600 millions d’Africains attendent encore

Le sujet n’est évidemment pas seulement financier.

Il est humain, industriel et économique.

L’AIE estimait en 2025 qu’environ 600 millions de personnes en Afrique n’avaient toujours pas accès à l’électricité, tandis que plus d’un milliard de personnes ne disposaient pas d’un accès à des solutions de cuisson propres. L’agence soulignait également les fortes disparités géographiques : l’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud, qui représentent moins de 20 % de la population du continent, concentraient plus de 45 % des investissements énergétiques et plus de 65 % des capacités électriques installées.

Derrière ces statistiques se trouvent des entreprises qui ne peuvent pas produire régulièrement, des agriculteurs qui ne peuvent pas irriguer, des centres de santé qui doivent sécuriser leur alimentation électrique, des élèves qui étudient sans éclairage fiable et des territoires entiers qui restent en marge de l’économie numérique.

L’électricité n’est donc pas simplement une question de transition climatique.

C’est une infrastructure de développement.

2026 : enfin quelques raisons de regarder autrement le dossier

Il serait pourtant injuste de présenter l’Afrique uniquement sous l’angle du déficit.

Car 2026 apporte aussi des signaux qui méritent d’être regardés de près.

En juin, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement ont annoncé que l’initiative Mission 300 avait déjà permis de connecter plus de 50 millions de personnes à l’électricité dans 40 pays africains. L’objectif de l’initiative reste considérable : permettre l’accès à l’électricité à 300 millions de personnes d’ici 2030. Selon la Banque mondiale, le rythme actuel de nouvelles connexions est désormais presque deux fois supérieur à celui observé au lancement de l’initiative.

Ce chiffre est important parce qu’il montre que le problème africain n’est pas insoluble.

Il montre surtout que lorsque les gouvernements, les banques de développement, les investisseurs privés et les opérateurs travaillent sur une même architecture, les résultats peuvent changer d’échelle.

Le Nigeria, par exemple, a déjà permis à plus de 4,5 millions de personnes d’accéder à l’électricité grâce à des initiatives conduites avec le secteur privé dans le cadre de Mission 300. En Tanzanie, 7,5 millions de personnes ont gagné accès à l’électricité, tandis qu’en Éthiopie 4,6 millions de personnes ont été connectées, selon les données publiées par la Banque mondiale en juin 2026.

Ce sont encore des chiffres de programme.

Mais ce sont aussi des signaux de marché.

Et si le problème était moins l’argent que la manière de l’utiliser ?

C’est peut-être ici que le débat doit évoluer.

Pendant longtemps, la question a été posée ainsi : combien faut-il donner à l’Afrique pour financer sa transition énergétique ?

La question devient progressivement différente : comment utiliser chaque dollar public pour attirer plusieurs dollars privés ?

L’AIE avait déjà estimé que les besoins d’investissement dans les énergies propres africaines pouvaient atteindre entre 160 et 203 milliards de dollars par an entre 2026 et 2030, selon les scénarios considérés pour les économies émergentes et en développement. Elle estimait également que le financement concessionnel destiné à mobiliser des capitaux privés en Afrique pourrait représenter plusieurs dizaines de milliards de dollars par an.

Le sujet n’est donc plus seulement celui de la subvention.

C’est celui de l’effet de levier.

Un dollar public qui finance une étude de faisabilité, réduit un risque de change, garantit une partie d’un prêt ou améliore la qualité d’un projet peut permettre à plusieurs dollars privés de suivre.

Le financement du développement devrait donc être jugé aussi sur sa capacité à faire venir le capital privé, et pas uniquement sur le montant qu’il décaisse directement.

Les premiers investisseurs arrivent là où le risque commence à devenir lisible

Un exemple particulièrement intéressant est apparu en 2026 avec le lancement commercial de Zafiri, une plateforme dédiée au financement des entreprises africaines d’énergie renouvelable distribuée.

Selon la Banque africaine de développement, Zafiri a été lancé avec 176 millions de dollars de capital et vise un premier objectif de 300 millions de dollars, avec une ambition à plus long terme pouvant atteindre 1 milliard de dollars. Au moins la moitié du capital devrait être destinée aux mini-réseaux, aux systèmes solaires domestiques et à la cuisson propre. Le véhicule vise notamment les entreprises capables d’apporter l’électricité aux populations situées au-delà des réseaux traditionnels.

Voilà peut-être l’une des évolutions les plus intéressantes du marché africain.

Le financement ne consiste plus uniquement à construire une centrale.

Il consiste aussi à financer les entreprises qui savent distribuer l’énergie, agréger les clients, vendre des solutions solaires, exploiter des mini-réseaux et transformer l’électricité en activité économique.

C’est une différence majeure.

Le continent n’a pas seulement besoin de milliards. Il a besoin de marchés.

Une transition énergétique africaine durable ne pourra pas reposer éternellement sur des projets financés presque exclusivement par des bailleurs internationaux.

Il faudra des banques africaines capables de financer davantage de projets énergétiques. Des investisseurs institutionnels africains. Des marchés de capitaux plus profonds. Des mécanismes de garantie. Des contrats d’achat d’électricité crédibles. Des régulateurs capables de donner de la visibilité. Des entreprises locales capables de porter les projets.

Et surtout, il faudra davantage de projets préparés.

Car entre une idée et un investissement, il existe une longue zone grise : études techniques, études environnementales, modèle économique, réglementation, contrats, garanties, acheteurs, devises, raccordement au réseau.

C’est précisément cette phase de préparation que les financements concessionnels peuvent contribuer à sécuriser.

La Banque africaine de développement a d’ailleurs annoncé en avril 2026, dans le cadre de son programme hydrogène vert porté par le Fonds pour l’énergie durable en Afrique (SEFA), jusqu’à 20 millions de dollars de soutien à la préparation de projets en Afrique. Les financements doivent notamment couvrir des études de faisabilité, de conception technique ou d’accompagnement vers la décision finale d’investissement.

Le message est clair : avant de financer les milliards, il faut parfois commencer par financer les millions qui permettent de rendre ces milliards investissables.

Alors, merci pour les 2 % ?

Oui.

Mais peut-être faudrait-il désormais demander un peu plus.

Parce qu’en 2026, le problème n’est plus de démontrer que l’Afrique possède des besoins énergétiques considérables. Tout le monde le sait.

Le problème n’est même plus de démontrer que le continent possède des ressources renouvelables considérables. Les technologies sont disponibles, les coûts ont baissé et les projets existent.

Le véritable enjeu est de savoir si le système financier mondial acceptera enfin de considérer l’accès à l’énergie en Afrique non seulement comme une urgence de développement, mais aussi comme un marché d’investissement à construire.

Le monde investira environ 3 400 milliards de dollars dans l’énergie en 2026. L’Afrique ne demande pas que cette enveloppe lui soit transférée.

Elle demande une part de capital proportionnelle à ses besoins, à ses perspectives de croissance et aux marchés qu’elle est en train de construire.

Deux pour cent ne suffisent manifestement pas à électrifier un continent.

Mais surtout, deux pour cent ne devraient pas suffire à satisfaire les investisseurs qui prétendent vouloir participer à la prochaine grande transformation économique mondiale.

Le soleil africain, lui, n’a jamais demandé de garantie.

C’est le capital qui en demande une.

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