Les enjeux de la diplomatie de l’eau en Afrique

Vocable relativement nouveau, la diplomatie de l’eau – ou hydrodiplomatie – est méconnue en Afrique. Pourtant, les évolutions climatiques et démographiques contemporaines soulignent l’importance stratégique croissante de l’eau notamment pour se nourrir, s’éclairer et s’industrialiser.

Les principaux bassins fluviaux sont transfrontaliers, ce qui donne parfois lieu à des conflits, comme celui qui oppose l’Égypte et l’Éthiopie à propos de l’édification de barrages sur le cours du Nil. Dans pareil contexte, quels mécanismes de coopération internationaux peuvent améliorer la gestion de l’eau pour contribuer à la plus grande prospérité des Africaines et des Africains ?

Dominer le fleuve et créer de la croissance

Pays désertique, l’Égypte s’organise autour de la vallée du Nil qui représente 5 % du territoire national et abrite 96 % de la population. En 1971, lors de sa mise en eau, le barrage d’Assouan est l’un des plus grands ouvrages d’art du continent. Il répond à trois objectifs : réguler les crues, produire de l’électricité et garantir l’approvisionnement en eau grâce à un lac artificiel.
Cependant, long de 6 771 kilomètres, le bassin du Nil couvre dix autres pays : Burundi, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Ouganda, République démocratique du Congo, Rwanda, Soudan, Soudan du Sud et Tanzanie. Chacun dispose de ressources hydriques différentes dont la contribution aux « modèles économiques » nationaux est variable.
Puissance démographique soucieuse d’électrifier son pays et de souder sa population autour d’un « agenda de développement », l’Éthiopie conçoit en 2011 le grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) – qui est inauguré en septembre 2025. Si l’Égypte craint une baisse de l’approvisionnement en eau de ses barrages, l’Éthiopie invoque son droit à la production d’électricité – pour ses citoyens ainsi que pour les marchés d’États riverains.

Un État pilote et stratège

En dépit des changements de régimes, ces deux « puissances hydropolitiques » ont été constantes dans l’attention accordée aux barrages. Cette stabilité a donné lieu à un effort politique et diplomatique sans précédent. Le principal défi rencontré a été la levée de fonds, dont le succès a dépendu de choix géopolitiques assumés.
Le budget total du barrage d’Assouan s’élevait à un milliard de dollars US – dont près de 425 millions de dollars ont été fournis par l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Pour sa part, l’Éthiopie a marqué un point d’honneur à financer les 5 milliards de dollars US requis par le barrage GERD.
Si les Égyptiens ont recouru à l’expertise soviétique, les Éthiopiens ont opté pour une entreprise italienne. Cependant, bien que l’Afrique ne dispose pas de l’expertise requise pour concevoir et construire ces infrastructures, leur gestion est confiée à des entités publiques bien gérées.

Hydrodiplomatie

À première vue, l’opposition entre l’Égypte et l’Éthiopie est celle de puissances régionales et rivales dont les dirigeants veulent tirer parti du Nil pour développer leurs États. Ce conflit rend tangible la nécessité d’une diplomatie de l’eau — comprise comme le fonctionnement de mécanismes de concertation entre États pour arbitrer la gestion des ressources hydriques.
Depuis 1972, l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) agit pour coordonner les efforts des États riverains (Guinée, Mali, Mauritanie, Sénégal). Mis en service en 1988 et 2001, le barrage et la centrale hydroélectrique de Manantali ont coûté près de 450 millions de dollars US. Cependant, bien que les États se soient concertés sur la réalisation de l’infrastructure, ils ne l’ont pas financée.
Si la mise en place d’institutions communes offre l’avantage de réduire les différends entre États, elle ne garantit pas toujours un degré d’ambition et une capacité d’appropriation suffisants pour obtenir un effet d’entraînement économique majeur. Dans l’intérêt du développement, doit-on préférer arbitrer des conflits entre États volontaires ou négocier des consensus entre États moins impliqués ?

Les défis de l’action internationale

Dans la majeure partie des États, la diplomatie peine à prendre son autonomie par rapport à l’exécutif. Il en résulte une difficulté à disposer des crédits et de l’influence requis pour superviser le fonctionnement des organisations régionales – quand les cotisations sont payées à temps, que les experts occupent les postes qu’ils méritent et que les éventuels ministères de tutelle travaillent en bonne intelligence avec le ministère des affaires étrangères…
Plus les États sont « faibles », moins ils consentent à céder une partie de leurs prérogatives à une entité tierce – même quand ils l’ont créée et ont ratifié les accords précisant son fonctionnement. Il importe donc, dans un premier temps, que les administrations des États membres définissent leurs intérêts nationaux et disposent des moyens pour convaincre leurs pairs ayant la même ressource en partage.
Pour que fonctionne la diplomatie, il faut des États crédibles, ambitieux et sincèrement dévoués à l’atteinte d’objectifs tangibles pour leurs citoyens. Quelles que puissent être la générosité ou la logique d’une action concertée par-delà les frontières, elles ne prennent sens que dans le cadre d’un portage politique par les pays concernés. L’action internationale fait sens, mais elle est lente, sous-financée et peu visible – il revient donc aux États d’assumer leurs ambitions.

Quelles pistes de collaboration ?

On omet souvent de souligner le rôle considérable que peuvent jouer les voies d’eau en matière d’infrastructures de transport. À titre d’exemple, le bassin du fleuve Congo représente près de 17 000 kilomètres de voies navigables (internationales ou intérieures). Moyennant des investissements, le fleuve et ses affluents offrent un fort potentiel de désenclavement.
Si la production d’énergie hydroélectrique représente jusqu’à 20 % de la production énergétique du continent, seuls 10 % de notre potentiel est exploité. Or, dans ce domaine comme dans d’autres, le marché pertinent est international. C’est la raison pour laquelle l’Afrique compte plusieurs systèmes d’échanges transfrontaliers d’énergie qui, grâce à des lignes de transmission longues de plusieurs milliers de kilomètres, relient les barrages avec des clients situés dans d’autres pays.
Pour les États, cette intégration régionale est un enjeu économique car les ressources fournies par ces contrats entre producteurs et distributeurs sont appréciables. Pour les consommateurs, elles sont la garantie d’un accès accru à l’électricité – incontournable pour contribuer à l’amélioration de leurs conditions de vie.

Du « fleuve frontière » à l’approche « bassin versant »

En 1978, la Gambie et le Sénégal ont conçu un mécanisme de coopération bilatérale, l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG). Après avoir accueilli la Guinée (1980) puis la Guinée-Bissau (1983), la vision est passée de la gestion du fleuve en tant que frontière à l’exploitation des ressources hydroélectriques d’un bassin versant. Alors que l’Égypte et l’Éthiopie comptent respectivement 120 et 138 millions d’habitants, la population totale des États membres de l’OMVG est estimée à 40 millions d’individus.
Quatre États, trois langues de travail officielles (anglais, français, portugais) et des trajectoires politiques marquées, pour certains, par une instabilité politique chronique. À pas comptés, discrètement, et avec le soutien de banques multilatérales de développement, une entité tierce est devenue chef de file d’un projet dont la complexité dépassait la capacité de portage administratif de plusieurs pays.
Une ligne de transmission de 1 677 kilomètres en 225 kV avec une capacité de transfert de 800 mégawatts (MW), quinze stations de transformation, deux centres de dispatching – à Linsan (Guinée) et Tambacounda (Sénégal)… sont désormais connectés au Réseau électrique ouest-africain (WAPP). En ce qu’elle contribue à l’intégration énergétique régionale, la diplomatie de l’eau est donc, avant tout, un outil de développement.

Perspectives

Confrontées aux demandes des citoyens, des entreprises et des États, nombre d’organisations économiques régionales connaissent une crise de légitimité. Comme les rapports de force entre États, la carte géopolitique du continent évolue. Cependant, une donnée géographique s’impose : les ressources hydriques sont partagées. Les quatre-vingts bassins fluviaux, les grands lacs et la quarantaine de bassins aquifères (eaux souterraines)… sont presque tous transfrontaliers.
Quelle que soit la part relative de l’hydroélectricité dans la consommation énergétique du continent, elle permet de rentabiliser la mise en valeur d’une précieuse ressource et fait progresser l’intégration économique. Qu’il s’agisse d’électrifier les zones rurales, d’améliorer l’accès à une électricité à bas prix pour les ménages et les entreprises, ou d’accroître notre industrialisation, nous ne pouvons dissocier l’agenda de la protection de l’environnement de nos ambitions économiques.
Il nous faut donc placer l’eau au cœur de nos politiques publiques, pour qu’un transport fluvial fiable, sûr et à bon marché crée des emplois, réduise nos émissions de carbone et contribue au désenclavement de régions entières.

Conclusion

L’exemple éthiopien démontre à quel point, même confronté à de sérieux défis politiques internes, un État peut mobiliser les ressources des citoyens et de la diaspora pour investir dans sa prospérité. Cependant, cette dernière ne peut être conçue sans tenir compte des besoins de ses voisins. Car les meilleures infrastructures ne pourront remplacer notre capacité à nous doter de visions cohérentes, inclusives et orientées vers le futur.
En 2028, une ligne de transmission de 2 300 kilomètres reliera le Kenya, la Tanzanie et la Zambie. Évalué à 1,2 milliard de dollars, ce projet raccordera les réseaux électriques d’Afrique australe (SAPP) et d’Afrique de l’Est (EAPP). On oublie trop souvent de mentionner que ce succès repose sur les eaux du Nil et du Zambèze et prouve à suffisance que « l’hydrodiplomatie fonctionne » !

Mamadou Diallo


Mamadou Diallo dispose de 24 ans d’expérience en affaires publiques à Paris, Bruxelles, Genève, Abidjan, Nouakchott et Accra pour des entreprises, des bailleurs de fonds, des ONG et des PPP dans la santé, l’énergie, l’eau, la sécurité et l’investissement. Président des alumni Sciences Po en Côte d’Ivoire (2015-19), il est vice-président du laboratoire d’idées ouest africain (WATHI).

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