La démographie est une matière certes scientifique, c’est-à-dire sérieuse parce que fondée sur des données structurées, mais aussi fragile, car les chiffres obtenus par les calculs effectués à partir des données disponibles, permettent de dire tout et son contraire.
Ainsi, il y a peu encore, à la fin des années 1960, d’aucuns évoquaient la bombe P., c’est à dire une surpopulation qui devait entraîner le monde à sa perte, tandis que les experts d’aujourd’hui parlent plutôt de dépopulation mondiale (en raison de l’hypothèse de convergence mondiale des comportements démographiques : baisse à la fois de la mortalité et de la fécondité), même si les projections de 2007 pour 2050[1] seront très vraisemblablement dépassées.
Aussi, suivant qu’on se trouve au Nord ou au Sud, la perception de la démographie peut être très différente, s’agissant plus particulièrement du contrôle des naissances (avec un planning familial passant d’abord par l’éducation des femmes, comme le rappelait déjà Condorcet au 19ème siècle), qui est encouragé au Nord, tandis qu’il ne suscite pas vraiment l’enthousiasme au Sud (où la place des femmes n’est pas nécessairement à la hauteur de leur poids économique). On peut en fait rapprocher la démographie du climat, qui est une donnée universellement partagée, mais dont la perception peut différer très largement suivant son angle d’approche, Nord ou Sud. Le Nord, à l’origine de l’essentiel du réchauffement climatique actuel, a en fait une très forte appréhension de la migration forcée des populations vulnérables du Sud, entraînée par le réchauffement des températures et l’insécurité alimentaire qui est sa conséquence.
Or, comme l’a récemment évoqué Rémy Rioux, Directeur général de l’AFD – Agence française de développement, à l’occasion du Sommet N4G – Nutrition[2] for Growth organisé les 27 et 28 mars 2025 à Paris, la malnutrition a des conséquences irrémédiables et un coût qui dépasse de loin celui de sa prévention. A dire vrai, chacune de ces grandes questions (démographie, alimentation, climat, santé mondiale) pose problème et suscite de nombreux débats internationaux qui restent difficiles à trancher, quand bien même les plus hautes autorités scientifiques et politiques se réunissent régulièrement pour discuter du développement. Mais comment ne pas reconnaître aujourd’hui qu’elles sont très largement interdépendantes ?
Il n’y aura pas de bombe P.
Les projections de l’ONU (Organisation des nations unies) faites en 2007 prévoyaient un peu plus de 9,2 milliards d’habitants dans le monde en 2050, dont 1,8 milliard pour l’Afrique subsaharienne. En fait, si tout se passe bien et selon les meilleures sources, la population humaine mondiale devrait atteindre un plafond de 10 milliards d’individus en 2050, avant de rapidement s’effondrer, suivant une logique de « rendements décroissants » (baisse de la fécondité et de la mortalité, en raison de comportements démographiques « convergents » sur l’ensemble de la planète, sauf persistance de l’exception africaine…).
L’éducation et les politiques mises en œuvre par les autorités publiques contribueront sans doute à ce qu’on en arrive à cette nouvelle phase de la démographie humaine[3] (par exemple, la Chine populaire devrait vraisemblablement perdre la moitié de sa population, qui compte actuellement 1,4 milliard d’habitants), mais il faut croire que d’autres facteurs joueront, comme probablement la limitation des ressources alimentaires.
On rejoint là la question du changement climatique (avec notamment des chaleurs extrêmes au Sud et bientôt au Nord, et les effets irrémédiables de la pollution sur la santé) qui n’est pas sans avoir un impact sur la production agricole. De même que nous avons généralement tous bénéficié de la globalisation des échanges au cours des dernières décennies (avec un changement de nos modes de consommation, et une augmentation de la consommation par individu), nous risquons fortement de devoir passer à une alimentation frugale, sous peine de connaître des crises majeures pour pouvoir accéder à la nourriture.
Une alimentation de qualité pour le développement humain
Déjà, les populations les plus vulnérables qui ne bénéficient d’aucune protection sociale subissent directement les conséquences de leur nutrition déficiente, perceptibles avec les retards de croissance et l’impact que celle-ci a sur les fonctions cognitives des nourrissons et enfants en bas âge (1 000 premiers jours). La nutrition mondiale doit être alors mieux assurée, grâce à des initiatives portant sur la transition indispensable du système alimentaire prenant en compte le changement climatique (moyennant, par exemple, des menus végétariens et des produits de saison qui sont proposés dans les cantines scolaires), avec un accès favorisé à une alimentation de qualité et l’utilisation systématique d’aliments produits localement. Pour assurer la résilience et la durabilité d’une production agricole locale, il convient donc dès aujourd’hui de développer une agroécologie fondée sur le lien entre producteurs ruraux et urbains, vendeurs et consommateurs urbains.
Démographie et densification des villes côtières
Le parallèle de la démographie avec le climat peut se faire également au travers de l’éducation et de la santé, tant l’interdépendance entre la démographie et le développement durable est grande, surtout si on s’intéresse de près à l’Afrique.
En effet, le continent africain, compte tenu de son développement économique et social relativement faible, peine à faire son entrée dans le mouvement de transition démographique mondial, avec une dynamique de croissance de la population qui se poursuit en fait de manière ininterrompue, particulièrement au sud du Sahara, depuis le début du XXème siècle (le chiffre de la population africaine a ainsi été multiplié par 7 entre 1900 et l’an 2000[4]) .
Aussi, comme chacun sait, cette progression exceptionnelle de la démographie africaine devrait se poursuivre et persister (l’Afrique pourrait compter largement plus de 2 milliards d’habitants en 2050, contre 1,4 milliard aujourd’hui), en raison de la mauvaise gestion de la démographie du continent, compte tenu des facteurs suivants :
Une urbanisation de grande ampleur, avec aujourd’hui un nombre toujours plus important de villes de plus d’un million d’habitants et dont la gestion paraît extrêmement problématique (les grands centres urbains se développant sur un littoral déjà surpeuplé) ;
Une succession de crises et de conflits armés, qui peuvent compliquer la mobilité interrégionale (mouvements pendulaires, transhumances) des personnes ;
Un taux de fécondité qui reste à un niveau très élevé, compte tenu notamment du poids élevé des générations en âge de reproduction, sans que cette forte croissance démographique (avec une fécondité importante, même si inégalement répartie sur le continent) se traduise par un surplus de développement social et économique durable (malgré le principe physiocratique qu’il « n’est de richesses que d’hommes » …).
L’éducation des filles comme impératif majeur
Sur ce dernier point, le manque d’accès à l’éducation en Afrique, en particulier des femmes qui n’ont pas toujours accès à la scolarisation[5] , doit être pointé du doigt, au même titre qu’il faut souligner que des efforts doivent être encore faits pour stimuler la dynamique d’évolution du continent vers la croissance économique et le développement durable. Ainsi, ces femmes non scolarisées n’ont généralement pas recours aux moyens modernes de contraception ou à l’avortement, et ont de ce fait davantage d’enfants qu’elles ne le souhaitent vraiment (contrairement aux hommes qui veulent plus d’enfants, pour affirmer leur statut social ou bien pour d’autres raisons).
La fin de l’aide
A cet égard, le coup d’arrêt qui vient d’être unilatéralement donné à la santé mondiale par l’administration Trump.2 (cessation / gel de l’US Aid – Agence américaine pour le développement international, retrait de l’OMS – Organisation mondiale de la santé, ainsi que de l’Accord de Paris de 2015 sur le climat[6] , fin de la référence des USA aux ODD – Objectifs du développement durable de l’ONU pour 2030) va inéluctablement réduire à néant tous les efforts qui sont menés – en particulier par les ONG (organisations non gouvernementales) internationales et grâce à l’Assistance technique (AT) financée par les principaux bailleurs internationaux – depuis des décennies en matière de planning familial dans des pays ayant un niveau de vie très bas (pour mémoire, 321 millions de dollars sont consacrés chaque année à la planification familiale dans 41 pays africains).
On rappellera que la santé est un des piliers du développement économique, le progrès technique ayant ainsi permis la baisse de la mortalité entre 1970 et 2000 (baisse de 50% des décès évitables et non évitables dans le monde pendant la période) et l’augmentation de l’espérance de vie, y compris en Afrique subsaharienne (passage de 51 à 61 de 2000 à 2019, contre 79 à 81 dans les pays du Nord), en raison de la baisse des 8 grandes causes infectieuses et maternelles de mort.
Mais en Afrique saharienne, l’effort à accomplir reste encore très important ; alors même que les contraintes fortes sur les finances publiques peuvent réduire les actions en matière de prévention (médicaments et enquêtes) et d’immunisation (vaccins) des populations. Ainsi, on soulignera que sur les 58 millions de mort par an dans le monde[7] (à partir d’une population de 5 milliards d’individus en 2019), il y a 10 millions de morts en Afrique subsaharienne.
Le nécessaire soutien au développement
En Afrique, parce que les acteurs humanitaires comme les grandes agences onusiennes présentes sur le terrain des crises (PAM (programme alimentaire mondial, HCR – Haut-commissariat aux réfugiés, Unicef…) n’auront très vite plus les moyens d’intervenir[8] par rapport à des situations de crise prolongée, les plus démunis – qui sont aussi les moins éduqués et ceux qui ont le moins accès à la santé – seront ainsi nécessairement confortés dans leur choix traditionnel de mariage précoce, sans moyen de contraception, et de multiplier donc leur nombre d’enfants pour surcompenser le retour d’un fort taux de mortalité infanto-juvénile (avec la recrudescence prévisible du paludisme, de la tuberculose et du sida-VIH).
On soulignera alors que le soutien des différents fonds mondiaux (multilatéraux ou bilatéraux, comme le Fonds Santé en commun de l’AFD – Agence française de développement) pour la santé est essentiel pour garantir un cadre pour la sécurité internationale, comme cela a été le cas avec la « diplomatie des vaccins » menée en Afrique lors de la pandémie du Covid19[9] (La France avait ainsi affecté à des pays du continent des stocks de COVAX, compte tenu de sa reconnaissance de la santé comme droit humain fondamental et de son engagement à réduire les inégalités mondiales dans ce domaine ; sachant qu’en définitive, en Afrique, l’impact du Covid19 a été aussi largement limité par la jeunesse de la population et une relativement bonne maîtrise des crises sanitaires qui frappent régulièrement le continent)
Un nouveau monde
En effet, la réduction -outre les USA, par d’autres contributeurs comme la Grande Bretagne, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, la Suède, ainsi que la France…- de l’aide publique au développement (particulièrement dans les domaine de la santé[10] , de l’éducation ou de l’accès à l’eau…) contribuera à marginaliser encore plus une économie africaine, déjà en fort retrait de la transition démographique[11] , et aura pour conséquence inéluctable de pousser à la migration internationale des populations vulnérables du sud qui sont déjà largement affectées par le dérèglement climatique. Ainsi, la Côte d’Ivoire paraît devoir faire face à une importante crise des réfugiés (avec 245 000 réfugiés en provenance du Burkina-Faso), qui a été amplifiée ces dernières années par le nombre important de personnes déplacées du fait des actions menées par les groupes armés au Burkina-Faso.
L’Europe sait d’ailleurs toute l’ampleur du problème qu’elle a voulu d’abord traiter grâce au fonds d’urgence de La Valette (EUTF), qui a permis de soutenir certaines actions comme le programme Archipelago, alors qu’elle se prépare maintenant à créer des dispositifs ou hubs de retour pour les migrants qui ne bénéficieront pas du droit d’asile. Aussi, l’Union européenne a bien du mal à appréhender le traitement des migrants sub-sahariens parvenus au bord de la méditerranée et qui peuvent y subir des traitements indignes, sans que les ONG puissent intervenir, par manque de moyens désormais essentiellement consacrés à la crise en Ukraine.
La Chine va donc apparaître comme un nouveau pays leader, issu du « Sud global », dans la transition mondiale vers les énergies propres, prévue dans les accords multilatéraux et la transformation des modèles de croissance, a contrario du moins disant social actuel des Américains « trumpisés ». La Chine devient ainsi l’un des principaux fournisseurs d’aide climatique internationale, alors même qu’elle va diminuer ses émissions, en avance sur le calendrier 2030.
Le climat est un bien commun
Or, cette prise en considération de la dimension écologique et sociale de l’activité économique constitue un impératif sérieux, sachant que ce n’est pas sans impact important sur la démographie, qu’il s’agisse de renforcer la lutte contre le VIH et le paludisme, de favoriser la reforestation et la lutte contre l’épuisement des sols, la replantation de la mangrove, la dépollution de l’eau et la réhabilitation de la biodiversité.
Toutes ces excellentes causes qui devraient nécessairement bénéficier d’un soutien accru de la communauté internationale, sous peine d’un désordre mondial encore plus grand que celui causé aujourd’hui par la nouvelle administration américaine. Citons ainsi, dans l’ordre, tout ce qui est déjà en train de se produire et devrait s’aggraver si on ne consacre par tous les moyens nécessaires à l’adaptation climatique des populations et communautés, telle que prônée par Migrations & Climat International : hausse extrême des températures, stress hydrique et chute importante de la productivité agricole poussant les populations rurales de l’hinterland vers les grands centres urbains surpeuplés du littoral qui devrait connaître, en Afrique comme ailleurs, une montée conséquente des eaux de la mer et des océans… Le climat, la démographie, on ne saurait en effet nier le lien. ●
Denis Deschamps
- [1] On évoquait alors en 2007, 9,2 milliards d’habitants sur la planète (dont 1,8 milliard en Afrique subsaharienne)
- [2] On estime que l’insécurité alimentaire touche aujourd’hui 30% de la population mondiale.
- [3] Rappelons en effet qu’avant l’homme, d’autres espèces ont peuplé la terre.
- [4] Les spécialistes parlent d’une « récupération » après les chocs subis du fait des traites et de la colonisation
- [5] A noter que des pays comme le Rwanda, le Cap-Vert et la Tunisie ont mis l’accent sur l’éducation des filles, ce qui n’est pas sans impact sur leur émancipation et le planning familial qui peut être alors plus aisément mis en œuvre.
- [6] Les USA choisissent ainsi de révoquer le plan de financement climatique aux Nations Unies, prévu tous les 5 ans, en lui préférant un assouplissement de la réglementation environnementale et un ralentissement net de la trajectoire vers la neutralité carbone. Aussi, la nouvelle administration américaine considère que son action internationale (y compris l’aide) doit se faire uniquement au service des intérêts économiques et stratégiques des Etats-Unis.
- [7] Pour rappel, le tabac tue 6 millions de personnes par an dans le monde, dont 1 million en Chine (perte de 10 à 15 ans de vie) et le sucre constitue un danger grandissant (avec le diabète).
- [8] En 2023, l’APD totale (ensembles des apports financiers des organismes publics de plus de 32 pays donateurs -principalement occidentaux, au premier chef desquels les USA pour un montant de 55 milliards de dollars- à un certain de pays récipiendaires) était de 223 milliards de dollars et l’aide humanitaire se montait à 43,4 milliards de dollars
- [9] On précisera que le Covid19 (2020-2021) a causé 23 millions de morts dans le monde (258 000 en Afrique sur une population de 1,4 milliard d’habitants, à comparer avec les 2,5 millions de morts sur 130 millions d’africains pendant la grippe espagnole de 1918-1920, qui a entraîné un surcroît de mortalité de 48,8 millions de morts dans le monde).
- [10] Sachant qu’une nouvelle pandémie à 23% de chances de se produire d’ici 10 ans).
- [11] A noter que la fin de l’US Aid veut également dire que les enquêtes de santé dans les pays les moins avancés et autres pays en voie de développement vont s’arrêter et qu’il ne sera donc plus possible d’avoir des données sanitaires fiables dans ces pays.
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