Andrew Ogilvie : « L’actualisation des normes hydrologiques est nécessaire pour adapter les solutions aux besoins actuels »

Alors que le changement climatique bouleverse profondément les écosystèmes et les sociétés, avec des impacts déjà visibles tels que des inondations et des sécheresses plus fréquentes et plus intenses, l’actualisation des normes de dimensionnement des ouvrages hydrauliques – dont la plupart reposent sur des méthodes et données antérieures à 1980 – est la piste explorée par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) à travers son projet IRN ACTNAO, mis en œuvre en Afrique de l’Ouest. Dans cette interview accordée à Afrive, Andrew Ogilvie, chargé de recherche en hydrologie à l’IRD G-EAU, et coordonnateur du projet IRN ACTNAO, évoque les ambitions et les défis de cette initiative, peut-être un levier essentiel de la gestion des ressources en eau dans une région où les pressions climatiques et humaines s’intensifient.

Andrew Ogilvie, Chargé de recherche en hydrologie à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD)

Quel est l’état des ressources en eau en Afrique de l’Ouest aujourd’hui ?

Pour commencer, il est important de rappeler quelques aspects. Il y a des ressources importantes, mais elles sont sujettes à de grandes disparités spatiales et temporelles. En effet, en Afrique de l’Ouest et Centrale, le gradient climatique est déjà très important ; on part du Cameroun où la pluviométrie peut dépasser 4000 mm et dans les zones qui longent le Sahara, elle descend à moins de 300 mm.

La disparité de la pluie influence évidemment l’état des ressources en eau et certaines zones doivent gérer des pénuries d’eau, tandis que d’autres font face à des excédents. On observe aussi de fortes variabilités à la fois inter-annuelles et intra-annuelles. Inter-annuelles, avec des sécheresses remarquables, notamment dans la zone sahélienne, entre les années 1970 et 1980, et un retour des pluies depuis 1990-1994. On relève aussi des fortes variations à l’intérieur d’une même année avec certains pays qui subissent des problèmes d’inondations, suivis de sécheresses, notamment à Niamey au Niger, en Côte d’Ivoire ou au Sénégal.

Il y a aussi le problème du climat qui est en train de changer. On parle de non-stationnarité du climat. Le nombre d’événements intenses, notamment de fortes pluies, est en hausse et l’intensité de ces événements est aussi en train d’augmenter. Ces phénomènes se superposent avec les actions humaines, des changements d’usage, des aménagements de bassin, des constructions de barrages, l’urbanisation…, et tout cela vient amplifier les risques. On parle de risques composés.

Il y a donc des ressources importantes, mais de nombreuses zones subissent des problèmes à certaines périodes de l’année. Souvent la pénurie n’est pas un problème physique, mais plutôt un problème économique ou structurel.

Parmi les solutions aux défis dans le secteur de l’eau en Afrique de l’Ouest, vous évoquez, dans le cadre du projet IRN ACTNAO, la réalisation d’ouvrages et d’aménagements hydrauliques selon les normes hydrologiques de dimensionnement actuelles, dépassées. Quelles sont ces normes ?

Ce n’est pas nécessairement qu’ils ne respectent pas ces normes, mais que ces normes ne sont plus à jour, et sont estimées incorrectement par l’absence de données dans certains cas, mais aussi par l’évolution du climat.

Ces normes sont souvent issues d’analyses statistiques et estiment par exemple les crues de projet. Elles évaluent la crue centennale pour dimensionner un ouvrage à partir de séries historiques de débit, mais celles-ci ne reflètent pas l’évolution actuelle du climat. On préférera des méthodes innovantes pour modéliser par exemple l’impact de pluies extrêmes en utilisant les données issues des projections du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, IPCC en anglais) et ainsi chercher à représenter l’évolution future des débits.

Parlez-nous de quelques-unes de ces méthodes innovantes ?

Avant, les normes se basaient essentiellement que sur des séries historiques et des statistiques associées. Aujourd’hui, on va utiliser on va utiliser des modèles de plus en plus fondés sur des bases physiques, qui tentent de reproduire l’écoulement dans un bassin versant. Ceci suppose des capacités de calcul beaucoup plus importantes et des connaissances spatialisées qui s’appuient sur l’imagerie satellite pour caractériser l’évolution des états de surface, mais aussi la variabilité spatiale de la pluie sur un territoire.

Parlons du projet IRN ACTNAO – Normes hydrologiques et changement global en Afrique de l’Ouest – actualisation pour une meilleure conception des ouvrages hydrauliques, que vous coordonnez. À quel niveau vous en êtes dans sa mise en œuvre ? Et quelles sont ses ambitions de manière globale ?

Le projet est avant tout un réseau qui a démarré en 2021 sous le nom de ACTNAO. Il a trois ambitions principales qui sont premièrement de consolider et d’élargir la communauté scientifique et technique sur ces questions des normes dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Deuxièmement, d’avancer les connaissances scientifiques régionales sur les changements globaux, sur les extrêmes hydroclimatiques (à la fois les inondations et les sécheresses), et sur les interactions avec les sociétés.

Le troisième objectif consiste à travailler en parallèle avec les opérationnels pour co-construire des actions, en réponse à leurs besoins. À la fois pour mobiliser des données, des observations, mais aussi pour les appuyer dans le développement de Systèmes d’Alerte Précoce ou de Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux.

Est-ce que tous les pays en Afrique de l’Ouest sont concernés par le projet?

Pour l’instant, le projet regroupe 14 instituts d’Afrique de l’Ouest essentiellement au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Bénin, avec des collègues en France, au Royaume-Uni et en Afrique du Sud. On collabore aussi avec des collègues au Burkina Faso et au Niger, mais ça devient de plus en plus compliqué vu le contexte actuel.

On s’appuie sur des partenariats tissés depuis de longues années, à la fois via des formations académiques, et l’échange d’étudiants entre les universités d’Afrique de l’Ouest, l’IRD et les universités françaises, mais aussi avec le réseau UNESCO FRIEND-Water du Programme Hydrologique International. C’est un réseau global que je coordonne avec ICIREWARD et qui a une antenne en Afrique de l’Ouest et centrale. Les échanges actifs entre ActNAO et ce réseau permettent d’élargir la diffusion des travaux et d’étendre la collaboration à d’autres pays de la région.

Et le choix de s’intéresser particulièrement à l’Afrique de l’Ouest, est-ce parce que cette région là rencontre plus de problèmes que d’autres régions ou y a t-il une autre raison précise ?

En effet, ce sce sont des pays fortement touchés par ces changements globaux – à la fois les changements climatiques, mais aussi les aménagements des bassins versants. De nombreux bassins jusqu’à récemment étaient relativement peu aménagés par l’Homme et de plus en plus de projets de barrages hydroélectriques ou de projets d’irrigation viennent mobiliser les ressources en eau.

Il y a ainsi un ensemble de questions intéressantes à traiter et des collaborations de longue date avec les établissements français dont l’IRD et les universités en Afrique de l’Ouest.

D’après les informations collectées justement sur le site de l’IRD, le projet ACTNAO développera des actions autour de trois piliers que sont l’observation, la recherche et la formation? Comment cela se fera de manière concrète sur le terrain?

Au niveau des observations, on mène plusieurs activités. Les premières consistent à collecter et sauvegarder les données hydroclimatiques qui existent, notamment des archives en format papier dans les directions nationales, qu’on tente de numériser.

Nous cherchons à consolider ces observations dans des bases de données partagées au niveau mondial, au travers de collaborations avec l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), avec l’UNESCO, et l’AISH (Association Internationale des Sciences Hydrologiques). On vient alimenter et partager ces bases de données et on travaille avec les directions nationales pour mettre à jour leur réseau de suivi de pluie et d’hydrométrie (niveaux d’eau et débits). Nous développons aussi quelques initiatives de données citoyennes dans les zones rurales ou urbaines afin de collecter des informations supplémentaires, notamment sur l’ampleur des événements extrêmes.

Au niveau de la recherche, on a de fortes collaborations entre les différents pays, notamment autour d’étudiants de masters et de doctorats. Une quarantaine d’étudiants ont été appuyés à ce jour. On favorise les échanges scientifiques, via la mobilité de chercheurs d’Afrique de l’Ouest soit dans un autre pays de la région, soit en France. Et on développe des réponses aux appels à projet afin de mobiliser des fonds supplémentaires.
Sur le volet formation, en plus des encadrements de doctorats et de masters, nous développons aussi une unité d’enseignement en Côte d’Ivoire sur ces questions qu’on souhaite ensuite étendre à d’autres pays de la région. Nous effectuons des formations aussi avec les opérationnels, avec les agences de bassin comme l’OMVS ou l’OMVG sur le fleuve Sénégal et le fleuve Gambie. Nous collaborons aussi avec les services météorologiques de Côte d’Ivoire et accompagnons un de leur agent dans ses travaux de doctorat, ce qui permet d’approfondir de façon opérationnelle et régulière les capacités.

Est-ce que le projet comporte un volet sensibili- sation, quand on sait que tous les États ne sont peut-être pas au fait de l’importance d’actualiser les normes hydrologiques aujourd’hui ?

La sensibilisation est une partie importante du projet. Elle se fait à partir d’actions de communication scientifique comme les articles, les congrès, les conférences, mais on cherche également à faire de la communication grand public avec des événements comme des Hackathons ou des fresqueurs. Nous collaborons avec des écoles pour amplifier la sensibilisation sur ces sujets et dans notre unité de recherche G-EAU à l’IRD, nous réfléchissons à d’autres formats comme la bande dessinée (BD) et les contes pour accroître cette diffusion et aller vers un public plus large.

Et sur le volet humain, quelles seront les retombées du projet pour les populations, à court, moyen et long terme ?

Les retombées sont multiples. Elles concernent avant tout l’impact des inondations et des sécheresses. Malheureusement, les inondations entraînent encore beaucoup de décès en Côte d’Ivoire et dans beaucoup d’autres pays comme le Nigeria, où on a recensé récemment une rupture de barrage. Le projet a un volet pour justement appuyer les acteurs opérationnels sur la mise à jour de leurs normes hydrologiques, ainsi que sur les systèmes de suivi et d’aide à la décision afin de pouvoir anticiper et s’adapter à certains de ces phénomènes.

Les impacts sont humains, mais ils concernent aussi les infrastructures, et les parcelles agricoles qui peuvent être dévastées par ces inondations. On essaie d’aider les acteurs nationaux pour comprendre et anticiper ces impacts. On travaille aussi avec les politiques publiques de la ville pour s’assurer que les installations ou déplacements de population ne se fassent pas dans des zones à risque afin de ne pas augmenter leur vulnérabilité.

Peut-être de savoir aussi comment les institutions publiques peuvent soutenir votre démarche, puisqu’elles liront certainement cette interview ? Parce que vous rencontrez certainement des défis dans la mise en œuvre du projet ACTNAO.

Un des premiers défis est déjà la donnée. En Afrique de l’Ouest et dans d’autres régions du monde, on a de plus en plus de difficultés à obtenir des données hydrométriques de qualité, en partie à cause de problèmes de maintenance et d’investissement dans les réseaux d’observation. Et les données disponibles ne sont pas toujours partagées facilement ce qui limite fortement l’analyse que les chercheurs peuvent en faire après, au détriment des populations. Maintenir ces observatoires de manière à partager ces données, c’est quelque chose qui est très important.

Ce sujet revient dans beaucoup de discussions et d’ateliers. Nous essayons de travailler de plus en plus avec les opérationnels sur ces problématiques d’inondations et de sécheresses. Le dialogue n’est pas toujours évident car nous n’avons pas les mêmes attentes ou la même façon de travailler, mais nous avons justement besoin de trouver des espaces pour collaborer et voir comment la recherche peut nourrir certaines de ces préoccupations.

Vous avez espoir finalement que l’actualisation des normes hydrologiques peut vraiment contribuer à l’amélioration de la gestion des ressources en eau en Afrique ?

C’est une nécessité, car certaines de ces normes sont basées sur des méthodes et données qui datent des années 1970 à 1980 et qui ne reflètent plus le climat actuel. On a besoin de mettre à jour ces normes, ce qui suppose d’avoir des données actualisées, mais aussi de travailler avec les acteurs pour adapter les réponses qu’on peut proposer aux besoins opérationnels et co-construire ensemble ces solutions.

Je ne travaille pas seul, je suis le porte-parole aujourd’hui, mais il y a tout un groupe de collègues sur le projet ACTNAO, notamment dans les universités du Sénégal, du Bénin et de la Côte d’Ivoire qui sont actifs dans la coordination de ce réseau. Nous sommes contents de pouvoir évoquer ces différentes préoccupations, ainsi que les contours de cet important projet avec Afrive. ●

Propos recueillis par Inès Magoum

Newsletter

Recevez nos actualités récentes directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

×